Une nuit de novembre 1980 
                                                      (récit autobiographique)

plume écriture récit autobiographique magnétiseur guérisseur
« Chaque chose arrive à qui sait attendre »

 

Je suis réveillé par des gémissements. Dans un demi sommeil, j’entrouvre les paupières. Les volets clos laissent entrer un fin rayon de lune qui parvient à exciter faiblement les points phosphorescents de mon gros réveil jaune dont je perçois le tic-tac. Je fais le point, il est une heure quinze. Je me redresse en m’aidant de mes mains et l’arrière de mon crâne heurte la tête de lit bibliothèque ; les quelques livres qui y sont alignés butent contre le mince fond de contre-plaqué, qui, lui-même vient frôler le mur de plâtre, derrière moi. Ce « meuble » n’a jamais été stable, posé sur la moquette, coincé entre le sommier et la plinthe.



Les gémissements reprennent, ponctués de pleurs. J’entends la porte de la chambre de mes parents s’ouvrir dans un grincement discret, des pieds que l’on glisse dans des chaussons, le bruit de l’interrupteur qu’on actionne. La lumière jaune du couloir éclaire le petit trou devenu brillant dans l’encadrement de bois sombre, juste en face de moi. Une ombre passe tel un fantôme devant la serrure qui s’éteint puis s’illumine à nouveau… je sais que c’est ma mère. Profitant de cette nouvelle source de faible lumière, mes yeux s’habituent progressivement à l’obscurité qui se fait moins dense. Je distingue maintenant parfaitement les murs de ma chambre, la porte coulissante du placard, près du battant de l’entrée, puis le second lit, vide, à ma gauche. Je discerne les vêtements que j’y ai jeté la veille avant de m’enfoncer sous les draps et la couverture.


 

Il ne fait pas chaud dans la pièce, loin de là. Je porte une main à mon nez gelé. Celui-ci a toujours été un excellent thermomètre, quand j’ai froid à cet endroit, cela veut dire qu’il fait froid dehors, et là, dehors, il doit faire très froid. En ce milieu d’automne, mon père, peu frileux, n’a pas encore pris la décision de rallumer le chauffage central.


 
Je frotte mes pieds l’un contre l’autre pour les réchauffer, j’ai gardé mes chaussettes pour dormir, mon slip et mon tee-shirt que je m’empresse de redescendre sur mes fesses. J’entends la voix de ma mère, de l’autre côté de la cloison contre laquelle mon lit est collé. Elle console Rachel, ma petite sœur qui, entre deux gémissements, est parvenue à lui dire :«  j’ai très mal aux jambes, maman ! ».
 

Ma mère repasse devant ma porte, entre dans la salle de bain, fait couler de l’eau, je l’entends qui frotte quelque chose et le jet du robinet qui éclabousse les bords du lavabo. Elle regagne la chambre de Rachel qui continue à sangloter. Je décide de me lever pour aller voir ce qu'il se passe.
 

Maman n’a pas allumé l’applique derrière le lit de ma sœur, je ne vois que son dos ; je m’approche et penche la tête pour voir ce qu’elle fait.
 

« Tu ne dors pas Fabrice ? »

« Non maman, elle m’a réveillé »

 
Les draps sont baissés sur les pieds de Rachel et, sur sa jambe gauche, elle a posé un gant de toilette imbibé d’eau chaude, en cataplasme. Elle le fait alors glisser le long de la jambe pour que la chaleur se répande partout.
 

« J’ai encore mal maman ».
 

Ma mère retourne à la salle de bain avec un nouveau gant, recommence l’opération et revient une dernière fois avec une serviette de toilette pour éponger le surplus d’eau, avant de retourner se coucher pour une petite heure ; avec mon père, ils livrent le Ouest-France, se lèvent à deux heures et demi pour charger la voiture et la camionnette.
 

Je m’accroupis à côté de ma sœur et lui demande :
 

« Tu veux que je te masse les jambes ? »

« Oui, je veux bien »

 
Alors je pose mes mains sur sa peau et commence à la masser doucement. Je ressens bien son épiderme, les capitons graisseux, les muscles, les tendons, le squelette. J’insiste à certains endroits avec le sentiment qu’ils sont plus douloureux. Je lui pose la question et, à chaque fois, elle acquiesce. Je reste là encore cinq minutes, puis la douleur s’estompe, elle ne pleure plus, sa respiration se fait plus lente, la fatigue refait surface, elle se laisse peu à peu gagner par le sommeil, apaisée. Je me relève, sort de la chambre, ferme la porte avec précaution avant de regagner mon lit.

 
* * *

 

Je suis satisfait, les douleurs de ma sœur disparaîtront une fois sa croissance achevée, j’en suis sûr. Cette parenthèse dans ma nuit, se refermera rapidement dans l’inconscience de mes presque quatorze ans, cette parenthèse, dans ma vie, se rouvrira, vingt quatre ans plus tard, quand je serai capable d’écouter.
 
 
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